Pourquoi pêchons nous?
On se rappelle tous le célèbre sketch des Inconnus : « Il y a le bon chasseur et le mauvaischasseur : le mauvais chasseur, il voit du gibier, il TIRE, ça c’est le MAUVAIS chasseur,
c’est sûr ! Alors que le bon chasseur lui, il voit le gibier, bon, il t i r e … mais ce n’est pas
pareil, ça c’est le BON chasseur ! ».
Pêcheur en apnée, à pied, à la ligne du bord ou en bateau, tout comme pour la chasse
terrestre illustrée par ce sketch humoristique, les modes de pêche sont multiples et l’état
d’esprit ainsi que les motivations des pratiquants peuvent là aussi varier…
Et si on s’interrogeait sur ce qui nous attire dans l’exercice de la pêche, oui, « Pourquoi
pêchons-nous ? …quels sont les ressorts psychologiques qui entrent en jeu dans cette
activité ? ».
La pêche sous-marine : on « tombe dedans petit »… ou par hasard !
Dans l’activité qui nous intéresse, la pêche sous-marine – que l’on peut aussi indifféremment
appeler « chasse sous-marine » ou bien encore « pêche en apnée » – on commence parfois
jeune et on peut alors s’exclamer comme Obélix « je suis tombé dedans petit ! » sans
toujours mesurer la chance d’être initié et guidé en mer par un père ou un mentor !
Ou bien alors on découvre ce sport – plus tard – par le hasard d’une rencontre, d’un passage
au bord de mer et la vision d’un être revêtu de sa tenue de néoprène, sortant de l’eau dans
un magnifique silence, avec quelques poissons argentés, brillant de mille feux sous les
rayons du soleil estival.
« Voilà, c’est décidé, je veux pratiquer moi aussi la pêche sous-marine ! »
Là, la magie peut opérer : un cocktail qui a comme ingrédients l’envie de découverte de ces
fonds marins plein de mystères qui mènent à l’aventure, le bouillonnement intérieur,
cérébral, avec toutes les questions sans réponses autour de la recherche et la capture d’un
premier poisson très imaginaire aidé seulement d’un équipement qui nous semble bien
minimaliste, oui, cet harpon à élastiques avec cette flèche que l’on propulse à une distance
dérisoire de 2-3 m et cette simple paire de palmes qui nous permet d’effectuer un
déplacement subaquatique le temps d’une courte apnée...(?), la liberté d’être un peu hors du
temps et du bruit de la civilisation, seul, sans le poids de la technologie pendant quelques
heures (ouf !), soi-même, démuni ou presque de tout artifice mais finalement plus ouvert
pour être en communion avec la nature éternelle qui vous emplit alors de bonnes
sensations…
Soudain on ressent cette passion naissante, comme une évidence qui, parfois, vous
accompagnera toute une vie : « Voilà, c’est décidé, je veux pratiquer moi aussi la pêche
sous-marine ! »
La recherche de satisfactions émotionnelles
Pourquoi pêcher disait-on ? Eh bien, avant tout car la pratique de cette activité, ce loisir, ce
sport, nous apporte un divertissement personnel qui nous nourrit immédiatement de grandes
satisfactions émotionnelles : le plaisir physique de l’immersion avec les sensations de
descente dans les profondeurs et ces moments de quasi apesanteur, la dimension
« apnée » avec le temps suspendu durant quelques dizaines de secondes (ou minutes pour
certains !), la recherche du relâchement musculaire et mental pour en améliorer les
performances mais aussi la qualité bienfaisante du ressenti intérieur, l’exploration chaque
fois renouvelée des merveilleux fonds marins avec leurs faunes et leurs flores, la quête d’un
beau poisson et ce sentiment bienheureux d’être connecté à la nature, en profitant du temps
présent, à s’abandonner à rêver éveillé même… moments précieux et rares !
Bref, être en mer et pêcher, ça rend H E U R E U X et c’est déjà une bonne raison de
pratiquer cette activité !
Quand pêcher remplissait une fonction « alimentaire »
Si la recherche et la capture réussie d’un poisson ou d’un fruit de mer a dû, depuis la nuit
des temps, apporter aussi une satisfaction personnelle, émotionnelle, voire sociale, au
chasseur-cueilleur de jadis, ce sentiment, bien qu’important dans la nature humaine, ne
devait être que secondaire.
Pêcher, pendant des millénaires, c’était répondre avant tout à une fonction « alimentaire »,
primaire et prioritaire pour la survie du genre humain. La nourriture de la mer assurait alors
un apport nutritif complémentaire.
L’Homme, cet omnivore, n’a jamais manqué d’imagination pour trouver de quoi manger !
Au paléolithique, on a retrouvé des coquillages et des restes de poissons sur les
campements des premiers hominidés. Il s’agissait certainement de captures opportunistes,
des coquillages arrachés aux rochers à marée basse sur les secteurs de marnage ou rejetés
sur la grève par les tempêtes, des poissons pris au piège dans des trous d’eau au moment
de la basse mer. C’était plus une forme de pêche à pied !
Durant l’Antiquité, des prélèvements en mer sont attestés, par exemple dans l’ancien empire
égyptien (il y a près de 5000 ans) ou bien encore en Chine (il y a 4000 ans). A proximité du
domaine maritime, on a des traces qui montrent que des crustacés, des coquillages étaient
pêchés pour se nourrir là aussi mais aussi pour commercer et pour le troc. Des éponges de
mer, du corail, des perles et des coquilles d’animaux marins étaient aussi sortis de l’eau pour
des fonctions domestiques ou décoratives. Cela pourrait prouver que des humains
s’immergeaient partiellement ou entièrement peut-être, dans des fonds modestes, pour
effectuer ces « cueillettes ». L’’Homme ne possédant pas une vision lui permettant de voir
correctement sous l’eau sans dispositif (masque ou lunettes) la pêche en apnée lui devait
être impossible. Les poissons pêchés devaient l’être au filet principalement mais on a trouvé
de flèches, foënes, lances et autres harpons spécialisés et utilisés à cette époque pour
transpercer des prises navigant certainement dans peu d’eau, au bord ou en surface. Il s’agit
là encore plutôt d’une forme de pêche à pied, au filet ou de l’ancêtre de ce qui deviendra la
pêche à la ligne.
Début et essor de la pêche récréative en apnée
Pêcher en apnée est intimement lié aux possibilités d’une vision sous-marine correcte ! Si
les premières solutions techniques remontent probablement au 13 ème siècle avec les
premières lunettes inventées par les Italiens, sous la forme de bésicles (deux verres ronds
enchâssés dans des cercles), pour une utilisation sous-marine, il faudra attendre le 19 ème
siècle et l’invention en 1860 par les Français Rouquayrol et Auguste Denayrouze d’un
prototype de bonnet en caoutchouc garni de vitres permettant de voir sous l’eau, l’ancêtre du
masque de plongée !
Pour autant la pêche sous-marine n’existe pas encore. Son invention est difficile à dater et à
localiser mais les Polynésiens pourraient avoir été les premiers à avoir chassé sous
l’eau avec des lunettes de verres artisanales. Vivre sur des îles fait que l’on s’intéresse plus
naturellement à la mer et à ses ressources et, en Polynésie, elle y est en plus claire, chaude,
souvent peu profonde (lagons) et poissonneuse, ceci explique peut-être cela.
En Méditerranée (France et Italie) ainsi qu’aux USA (Floride, Californie), c’est autour de
1920 que les tous premiers pionniers vont s’immerger en maillot de bain avec des
lunettes sous-marines rudimentaires et un engin de pêche et partir à la quête de poissons à
pêcher à la nage sous la mer !
C’est véritablement les avancées techniques sur le plan du matériel : les premières arbalètes
dédiées à la chasse sous-marine (vers le milieu des années 30), les premiers masques et
palmes (vers 1937), la première combinaison (1951) et la création des premiers clubs qui
permettront de pratiquer à plusieurs et de partager les connaissances (1933 aux USA et
1935 en France) qui permettront aux premiers pratiquants de s’équiper, de gagner en
efficacité, d’y trouver du plaisir afin de s’adonner à la pêche sous-marine régulièrement.
L’essor de l’activité, en France, interviendra véritablement après la fin de la seconde guerre
mondiale. L’amélioration continue du matériel, la paix retrouvée, le développement
économique, l’arrivée des congés payés et de plus de temps libre, la création de clubs et de
fédérations sportives feront que le nombre de pêcheurs sous-marins sera exponentiel à
partir des années 45-50. Pêcher en apnée remplit alors autant une fonction alimentaire que
récréative !
Au fil des décennies suivantes, la hausse du niveau de vie moyen des Français fait que l’on
pêchera avant tout pour le plaisir et les émotions procurées par l’activité et que la fonction
alimentaire ne sera plus prioritaire.
Les autres fonctions de la pêche
Dans notre société dite « moderne », si on ne pêche plus pour se nourrir, la fonction
« alimentaire » se fond maintenant dans une fonction plus large, « sociale ». En effet,
pêcher implique de cuisiner ses prises ensuite mais, plus que de le faire pour se nourrir,
c’est le plaisir de valoriser et offrir un bon repas à sa famille ou à ses amis qui va être le
leitmotiv avec comme objectif la « convivialité » !
Partager une passion comme peut l’être la chasse sous-marine avec un fils, un père, un
frère ou un ami permet aussi de renforcer les liens sociaux, familiaux, intergénérationnels et
se forger des souvenirs communs qui rapprochent les êtres dans le temps.
Vivre au bord de mer, suivre le rythme des saisons et des événements des cités balnéaires
qui mettent à l’honneur la pêche participent aussi à faire perdurer des traditions et des
cultures régionales qui rassemblent les Hommes, prenons l’exemple des oursinades en hiver
en Méditerranée, les fêtes de la sardine en Atlantique ou les kermesses de la moule dans le
Nord de la France !
On pêche aussi en apnée pour avoir une pratique physique sportive et pour les bienfaits
mentaux ressentis, l’activité chasse sous-marine est particulièrement dé-stressante et
apaisante. La pêche sous-marine remplit donc également une fonction « santé » qui peut
être bénéfique sur le plan médical, autant physique que psychique.
L’exercice de la pêche sous-marine peut aussi être un mode de vie (« A way of life » comme
disent les Américains), une vie saine au contact de la nature, portée par des voyages de
découverte de nos côtes ou du littoral de pays étrangers, des valeurs sportives et de
partage, de développement de ses connaissances et d’expériences accumulées qui peuvent
aller jusqu’à une expertise sur la mer, la faune, l’apnée et l’art de cuisiner. En soi, elle permet
à un être humain de se réaliser dans la vie et d’accroître des qualités « humaines » comme
l’estime de soi, la confiance et la sociabilité avec les autres.
Pêche en apnée et éco-responsabilité
Enfin la pêche en apnée pourrait et devrait être considérée plus comme dans l’air du temps,
celui du 21 ème siècle qui implique désormais, par nécessité, une gestion de la ressource ce
qui induit le choix de méthodes de pêche plus sélectives sur les espèces et les individus et
peu destructrices pour l’environnement. Aujourd’hui, compte tenu de la baisse de la
biomasse de poissons marins et de fruits de mer, il faut s’orienter, que ce soit en pêche
professionnelle ou récréative, uniquement vers des pratiques résultant d’une « conscience
éco-responsable » qui respectent ces principes.
Dans la prédation effectuée en chasse sous-marine, il y a un minimum d’interactions avec
les fonds marins et la flore, donc peu ou pas de dégradations du biotope, il y a aussi la
satisfaction de sélectionner chaque prise, une à une (l’espèce, la taille, le nombre). En action
de pêche, il est ainsi facile de respecter les espèces réglementées et de calibrer ses
prélèvements donc de gérer raisonnablement son impact individuel sur la faune.
Pour aller plus loin dans la réflexion d’anticipation, c’est aux législateurs – en s’appuyant sur
les connaissances scientifiques et la consultation des usagers – de définir de manière
intelligente la réglementation qui respectera les équilibres des ressources en mer et qui
privilégiera les modes de pêche récréatif mais aussi professionnel les plus éco-
responsables.
Alors pourquoi pêchons-nous finalement ?
Pour tout cela, pour se nourrir, pour des satisfactions émotionnelles personnelles,
pour le côté sociable avec les autres, pour veiller à sa santé et développer des
qualités humaines… en ne s’économisant pas aujourd’hui à réfléchir à notre impact
sur la ressource en adoptant une conscience éco-responsable dans notre pratique.
De quoi être fier d’être pêcheur sous-marin, non ?
Hugues Maldent
lechasseursousmarin.com